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Frachet Prix Nobel

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25 avril 2019

Svetlana Alexievitch La Fin de l'homme rouge

Petit rappel historique

          

Née en 1938 en Ukraine dans une ville de garnison, Svetlana Alexievitch a fait ses études en Biélorussie pour devenir journaliste. Son premier livre, La guerre n’a pas un visage de femme (Presses de la Renaissance, 2004), paru en 1985 en Union soviétique, dénoncé comme “antipatriotique, naturaliste, dégradant” mais soutenu par Gorbatchev, a provoqué un énorme scandale et a eu un immense succès. Chacun de ses livres est un événement : Les Cercueils de zinc (10/18, 1997), Ensorcelés par la mort (Plon, 1995), Derniers témoins (Presses de la Renaissance, 2004), La Supplication (Lattès, 1998)… Elle vit actuellement à Berlin pour fuir le régime de Loukachenko, le président de la Biélorussie.

Référence : Svetlana Alexievitch, La Fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement, traduction Sophie Benech, éditions Actes Sud, septembre 2013

        

Svetlana Alexievitch est un écrivain qui écrit avec son stylo et son magnétophone. Elle se balade d'interviews en interviews pour conserver la mémoire de ce qu'était ce qu'on appelait alors l'URSS, à travers "la petite histoire d’une grande utopie". « Le communisme avait un projet insensé, dit-elle : transformer l’homme "ancien", le vieil Adam. Et cela a marché… En soixante dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d’homme particulier, l’Homo sovieticus. »

Cet "homme rouge" représente l'essentiel de son projet : le prototype condamné à disparaître avec l’implosion de l’Union soviétique qui s'effaça sans heurts et sans procès, emportant avec elle les longs cortèges de sacrifiés du régime communiste. Pour retracer cette époque, Svetlava Alexievitch utilise une "technique littéraire polyphonique particulière", qui donne la parole à tous ces témoins anonymes.

        

Des témoins qui sont le plus souvent des humiliés et des offensés, qu'ils soient respectables ou pas, des condamnés du régime, parfois des mères déportées avec leurs enfants, des staliniens sans états d'âme malgré Soljenitsyne et le Goulag, des défenseurs d'une perestroïka qui vira vite à un capitalisme sans états d'âme lui aussi et maintenant après tous ces soubresauts, des résistants à de nouvelles dictatures…

Elle présente ainsi sa façon de procéder : « Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu. C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose... L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne.»

  
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Quelques commentaires de presse

«  L'Homo sovieticus existe : Svetlana Alexievitch l'a rencontré.
Dans cet ouvrage polyphonique, où se mêlent propos de micro-trottoir, conversations rapportées et extraits d'émissions de télévision, chaque voix sonne juste. Un charme fascinant s'en dégage. (…) Ce livre dense et puissant comme un fleuve.  » Étienne de Montety, Le Figaro Littéraire

« Pendant vingt ans, l'écrivain-journaliste Svetlana Alexievitch a recueilli le témoignage de centaines d'anonymes de l'ex-URSS. Résultat : l'impressionnant Fin de l'homme rouge. Extraordinaire. (...) Tous ceux qui s'expriment dans ces quelque 500 pages, derniers spécimens de ce qu'elle appelle l'"Homo sovieticus", nous passionnent.  » Baptiste Liger, Lire

 « Découverte en 1991 avec Les cercueils de zinc, où elle faisait raconter leur guerre à des soldates soviétiques rentrés d'Afghanistan, Svetlana Alexievitch récidive avec ce livre capital, bouleversant d'humanité et, politiquement, intransigeant récit de la détresse qui suivit la chute de Gorbatchev.  » Michel Schneider, Le Point

         

« Svetlana Alexievitch a le don de confesser les hommes. De les faire sortir de leurs gonds. De libérer la verve poétique des uns, l'imagination des autres. (…) De raconter, aussi, de merveilleuses histoires d'amour, antidote à la folie du monde. Là, le miracle se produit : aucune lourdeur, aucune redondance dans cette juxtaposition, mais une musique, un souffle. Le témoin devient personnage, le récit se fait littérature.  » Emmanuel Hecht, L'Express

« Elle transforme la vie quotidienne des humbles en morceaux de littérature. (...) Comment choisir parmi toutes ces voix cinglantes et bouleversantes? On se retrouve ici saisi au cœur, parmi des histoires d'amours et de morts, par de petits actes de courage anonymes. (...) La Fin de l'homme rouge peut se lire comme une méditation sans œillères sur la liberté et la responsabilité.  » Marie-Laure Delorme, Journal du dimanche

   
 Femmes soviétiques en uniforme                         La guerre en Afghanistan

Voir aussi mes fiches :
* Svetlana Alexievitch, Biographie -- La supplication, Tchernobyl --
* Nicolas Ostrovski, Et l'acier fut trempé... --

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20 février 2018

Mario Vargas Llosa, Le poisson dans l'eau

Mario Vargas Llosa, Le poisson dans l'eau, éditions Gallimard, mars 1993 (Espagne), 1995 (France),traduction d’Albert Bensoussan.

     
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Cette biographie couvre alternativement deux périodes décisives dans la vie de Mario Vargas Llosa : d’abord celle de ses années d'enfance et de jeunesse, à partir de ses 10 ans jusqu'à son départ du Pérou pour l'Europe en 1958, puis les trois années, de 1987 à 90 qu’il a consacrées à la campagne présidentielle péruvienne et sa défaite en juin 1990, à l'issue du second tour, face à son adversaire Alberto Fujimori.
Cette amère déconvenue le persuada d’abandonner toute action politique et d’émigrer en Espagne puis finalement d’y acquérir la nationalité.
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À l’âge de dix ans, le jeune Mario découvre, après les révélations de sa mère, qu’il n’est pas orphelin mais que son père est bien vivant. Nouvelle traumatisante pour le jeune garçon. Il avait en fait quitté femme et enfant peu de temps après la naissance de Mario et après une dizaine d’années d'absence, ruiné par de mauvaises opérations financières, il revient vivre auprès eux. Immédiatement, les relations entre le père et le fils deviennent conflictuelles, parfois violentes. À 14 ans, Mario Vargo Llosa choisit d’aller étudier à l'Académie militaire Leoncio Prado pour s'éloigner de cette famille où il se sentait de plus en plus mal.
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En décembre 1952, il s’installa à Lima chez ses grands-parents dans la grande maison de la rue Porta. Il prépara alors son entrée à la faculté de lettres rue Padre Jéronimo. Il noue d’étroites relations avec deux étudiants de l’université San Marcos qu’il rejoint souvent rue Dupetit-Thouars chez Léa ou avenue d’Arequipa chez Félix, tout près d’Angamos, fréquentant la petite librairie de la rue Pando. [1]
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Il en profite pour régler quelques comptes avec des intellectuels péruviens, attaquant par exemple un homme comme l'écrivain Julio Ramón Ribeyro, qui fut un ami proche et mourut peu de temps après la sortie du livre de Vargas Llosa;
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Il y raconte aussi sa vie avec sa tante Julia par alliance, sœur cadette de sa tante Olga (l'épouse de son oncle), épisode tragi-comique de leur liaison puis de leur mariage, face à l’opposition de toute la famille Llosa [2] et surtout de son père qui va réagir assez violemment au coup de force de son fils. [3] C'est en assistant à la maltraitance d’animaux dans un chenil avec Julia qu’il eut l’idée du début de son roman " Conversation à la Cathédrale ". [4]

        

Notes et références
  1. Voir « Le poisson dans l’eau », chapitre XI "Camarade Alberto"
  2. Mario Vargas Llosa "modifia" sa date de naissance pour pouvoir se marier et son père voulut ensuite faire annuler le mariage
  3. Voir le récit qu’il en fit dans son roman "Le scribouillard et la tante Julia"
  4. Voir « Le poisson dans l’eau », chapitre XV "La tante Julia"
Voir aussi mes fiches sur l'auteur
* Mes fiches bio : Une jeunesse bolivienne et MVL à Lima --
*
La tante Julia et le scribouillard, texte autobiographique sur son premier mariage


<< Christian Broussas –Vargas Llosa 3 - 25/06/2017 • © cjb © • >>
25 octobre 2017

Modiano et Le Clézio, octobre 2017

                  
Modiano à Stockholm en 2014         Le Clézio en novembre en 2015

Un mois d'octobre à marquer d'une pierre blanche puisqu'on nous annonce la parution d'ouvrages de nos deux derniers prix Nobel de littérature : un roman et une pièce de théâtre pour Modiano et un roman pour Le Clézio qui se penche de nouveau sur le passé mauricien.

Deux Modiano pour octobre

Silencieux, notre Modiano national, depuis son prix Nobel en octobre 2014 ? Allons donc, il les avait tous bluffés à Stockholm avec ses hésitations et sa diction si particulière. Un des meilleurs discours d’un prix Nobel, pouvait-on lire dans la presse.

En ce mois d’octobre 2017, il nous revient avec un roman intitulé  "Souvenirs dormants" ainsi qu’une pièce de théâtre.
Le titre sent son Modiano à plein nez. Il a plein de souvenirs comme ça qui doivent roupiller dans les dédales de sa mémoire avant qu’il n’excite les neurones qui se baladent dans son cortex !

Un travail de mémoire qui renvoie par exemple à cette citation tirée de son roman Dans le café de la jeunesse perdue publié en 2007 : « Nous finissions par ne plus très bien savoir, Louki et moi, ce que nous faisions là au milieu de tous ces inconnus. Tant de gens croisés à nos débuts dans la vie, qui ne le sauront jamais et que nous ne reconnaîtrons jamais. »

Les trois derniers prix Nobel français
Patrick Modiano, Jean-Marie Gustave Le Clézio et  Gao Xingjian

Alma, le dernier roman de Jean-Marie Gustave Le Clézio

En 2008, l’Académie Nobel décerne son prix de littérature à Jean-Marie Gustave Le Clézio, « l’écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante ».

Le Clézio renoue ici avec ses racines mauriciennes qu’il avait abordées dans les années 80/90 avec une trilogie "mauricienne" mettant en scène ses ancêtres : Le chercheur d’or, Voyage à Rodrigues et la quarantaine.

Sur la genèse de son récit, Jean-Marie Gustave Le Clézio s’en explique dans une interview à France-inter : « Ce livre je l'ai commencé il y a 30 ans, en allant dans les archives d'Outre-mer, rue Oudinot à Paris, en lisant la liste des noms de baptême des esclaves : je me suis dit : "Un jour il faudra parler de ces gens, où sont -ils, pourquoi ne connait-on qu'une petite partie de cette région du monde" ? »

                        

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25 octobre 2017

Prix Nobel Récapitulatif

                                          * Sur ce site : articles sur JMG Le Clézio --
                                                                      autres : Dario Fo et Steinbeck --     
                                          * Site Canalblog Frachet --
                                          * Site Culture en liberté --

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24 octobre 2017

Le Clézio, passeur des arts et des cultures, AG Leduc

Le Clézio, passeur des arts et des cultures est un ouvrage collectif écrit sous la direction de Thierry Léger, Isabelle Roussel-Gillet, Marina Salles et Alain Georges Leduc, qui traite des liens entre les œuvres de Jean-Marie Gustave Le Clézio et les mouvements picturaux des années 1960-1970.
Isbn 978-2-7535-1107-1, 190 pages, couverture masque Igbo, Nigéria
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                                                                          AG Leduc en conférence sur Yves Klein

« Il y a deux types d'écrivains : moi, je suis un homme de terrain, je pars du réel ». Alain (Georges) Leduc

L’impact des arts picturaux sur Jean-Marie Gustave Le Clézio
Par Alain Georges Leduc
 
Présentation
Jean-Marie Gustave Le Clézio est un écrivain sans frontières, surtout dans ces années où il privilégie une démarche esthétique et n’a pas encore entrepris l’écriture de ses romans autobiographiques sur ses racines mauriciennes. Il « dote la littérature d’une fonction heuristique » incluant progressivement les cultures mauriciennes, polynésiennes et amérindiennes, recherchant une confluence entre les arts.
Son écriture requiert la transposition comme ses trois récits "Mondo", "Le Procès-Verbal" et "Pawana" adaptés au cinéma, en roman graphique et à la scène. C’est sa manière de résister à l’uniformisation et de mettre en valeur tous les oubliés, tous les peuples écartés de la civilisation technicienne.

Les mouvements picturaux des années 1960-73 [1] ont largement marqué les œuvres de Jean-Marie Gustave Le Clézio de cette période. [2] Au moment où les membres de La Figuration narrative dénoncent la guerre du Viet-Nam, Le Clézio décrit dans La Guerre des ‘marines’ qui pillent de magnifiques maisons ou s’entraînent sur des animaux. [3] Des références à ces différents mouvements, on en trouve nombre d’exemples dans ses textes. Toujours dans La Guerre, il utilise la technique de La Figuration narrative, trois pages de description d’un visage « profond, aux éminences légères, un visage de pierre polie par l’eau… » descriptions en aplats comme en peinture, « si semblables aux portraits de Bernard Rancillac ou de Gérard Schlosser.

Les champs plastique et littéraire dénoncent « la surabondance des marchandises et des signes ». [4] Le Clézio procède notamment par listes et énumérations. L’œil agit comme une caméra, « lunettes noires à verres bleus y répondent aux lunettes d’une femme dans lesquelles se reflète sa propre image. » [5] Il fait ainsi référence au peintre Daniel Spoerri du Nouveau Réalisme qui peint des tables encombrées d’objets, des ‘tables-pièges’. [6]
Tandis qu’il écrit dans Les Géants « il y a trop de choses je vous dis, et le peuple fatigué s’épuise », le groupe des Malassis peint sur le mur d’un hypermarché ‘Le radeau de la méduse’ dérivant sur des côtes de porc dans une mer de frites. Dans cette logique, le corps devient marchandise. [7]
             Œuvres d’AG Leduc
    Vanina Hesse             La clef de Berne        Le grand diable Mammon d'argent
 
Empilements et imbrications
Contempteur du matérialisme et d’une certaine forme de modernité, il a dénoncé dans Le Déluge en 1966 « la confusion, l’angoisse et la peur qui règnent dans la grande ville occidentale. » Chaque page est une composition spatiale avec symboles, tableautins et graphismes. [8] Son style et fait de longues descriptions basées sur des substantifs et des adjectifs privilégiant la nature (mer, lumière, vent…), les couleurs et le mouvement. [9]
Á partir de 1978, avec Mondo et autres contes, sa technique va évoluer vers un style plus épuré, mais des phrases dont la longueur se fait par empilements successifs plus que par imbrication comme dans les peintures d’Erro et du groupe Malassis. [10] Le Clézio disait déjà dans la préface du Procès-Verbal« j’ai de plus en plus l’impression que la réalité n’existe pas. » Et sa réalité est beaucoup plus large, « une pluralité de points de fuite. » 
                    
La biographie de Leduc    Autour de Vailland .     Art morbide ? morbid art. 

Bibliographie
  • Alain Georges Leduc, "Art morbide, morbid art", édition Delga, 2007
  • Pierre Lhoste, "Conversations avec JMG Le Clézio", éditions Mercure de France,
  • Christian Milat, "L’écriture léclézienne auscultée par ordinateur", @analyses, hiver 2007
  • Margareta Kastberg-Sjöblom, "L’écriture de JMG Le Clézio. Des mots aux thèmes", éditions Honoré Champion, collection lettres numériques, 2006
  • Marina Salles, "Influence des Nouveaux Réalistes", in "Le Clézio notre contemporain", éditions PUR, 2006
Notes et références
  1. Surtout Les Nouveaux Réalistes, le groupe Supports-Surfaces et la Figuration narrative
  2. Essentiellement du Procès-Verbal son premier roman jusqu’à Géants paru en 1973
  3. La Guerre, éditions Gallimard, collection Soleil, 1970, pages 128-129
  4. « Il y a tellement d’argent partout. Les marchands ont accumulés leurs trésors… ils ont vendu tout ce qui existait, tout ce qui vivait. (La Guerre, pages 241-242)
  5. Le Procès-Verbal page 36
  6. Il va par exemple systématiser le recours aux listes et aux énumérations de couleurs dans Les Géants (pages 117-118)
  7. Exemples qu’on trouve dans La Guerre (pages 2 et 229-230) ou dans Les Géants (page 199)
  8. Sur les objets contemporains chez Le Clézio, voir Marina Salles, "Le Clézio, peintre de la vie moderne", éditions de L’Harmattan, 2007
  9. Bruno Thibault, "L’influence de quelques modèles artistiques sur l’œuvre romanesque de Le Clézio", éditions de Versailles, 2004
  10. Du nom d’un de leurs ateliers à Bagnolet

                                 
                                                             AG Leduc, "Les joyaux d'horror"

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24 octobre 2017

Jean-Marie Gustave Le Clézio, Tempête

Référence : JMG Le Clézio, Tempête, éditions Gallimard, 232 pages, mars 2014

       
Le Clézio en 2011 à Paris
« Écrire ajoute des jours à ma vie. » Interview 2014

 « En anglais, précise J. M. G. Le Clézio, on appelle "novella" une longue nouvelle qui unit les lieux, l'action et le ton. Le modèle parfait serait Joseph Conrad. De ces deux novellas, l'une se déroule sur l'île d'Udo, dans la mer du Japon, que les Coréens nomment la mer de l'Est, la seconde à Paris, et dans quelques autres endroits. Elles sont contemporaines. »  

Le titre, « Tempête », est une allusion à Aimé Césaire, en particulier sa pièce  Une tempête. Elle est très importante pour lui même si on ne peut trouver vraiment un point commun, « la pièce de Césaire est une pièce de l’insurrection. Je n’écris pas des livres politiques. C’est un hommage, une audace. »

              

Les deux novellas de Tempête représentent en quelque sorte les faces d'une même médaille dédiée à tous les enfants paumés, illégitimes, un diptyque fait d'ombre et de lumière, d’un côté le Japon et de l’autre la France parisienne.

La première novella, qui se situe à la limite du Japon dans une île coréenneet donne son titre au recueil, rappelle les images du tsunami du 11 mars 20 11. La mer, cette fois source de terreur, est une maîtresse vorace. Des plongeuses de fortune s'y aventurent pourtant, seule solution pour y pêcher malgré le danger, les coquillages qu'elles vendent ensuite aux touristes. On y repêche aussi le cadavre des enfants noyés ou parfois de femmes suicidaires.

Ce fut le lot de la compagne de l’écrivain-journaliste Philip Kyo, de retour après bien des années qui suivirent cette funeste disparition. Ses tourments, malgré June la fillette sans père  qui lui tend un miroir, fascinée par son silence et ses hésitations, ses tâtonnements, le renvoient à ce viol auquel il a assisté sans parler, pendant la guerre.
La toile qu’il brosse est sombre, relevée seulement par un style plein de mots qui rappellent le vent et la tempête, qui tapent et cognent, se répètent sans cesse, influant leur force à l’ensemble.

La seconde novella, Une femme sans identité, s'ancre dans la triste réalité de la banlieue parisienne, avec Rachel et Abigaïl, ces sœurs africaines d’adoption qui se sentent exilées, loin de leurs origines, de leur pays en guerre. Les corps ne sont plus meurtris par le tsunami. Rachel avec sa voix d’adolescente parle de sa vie bouleversée par ce qu’elle n’ose avouer : elle est l'enfant d'un viol, née d'une femme qui l'a abandonnée.
Cette fois, les corps ne sont pas engloutis, ils se cognent et se blessent sur le pavé, soutenus par un style plus ferme, plus incisif.

        
                                                     Le Clézio chez Gallimard

Entre réalité et fiction

« La vie n’est pas un roman, mais elle est pleine de personnages. Je ne sais pas si c’est le cas de tous les écrivains, mais beaucoup utilisent des morceaux de personnages qu’ils ont rencontrés, et les recomposent pour créer les héros de leurs histoires, héros ou antihéros, il n’y a rien de mieux que la réalité pour fournir ces éléments. La vie nous donne sans cesse le sentiment du temps, donc d’un déroulement, d’une histoire qui commence et qui va vers sa fin, toutes nos histoires commencent et vont vers leur fin, y compris nous-mêmes, et c’est peut-être ça qui crée les personnages, ce passage du temps. »

Pour illustrer ce propos, voici ce qu’il dit de son personnage Philip Kyo dans Tempête :
« Le personnage de M. Kyo, c’est quelqu’un que j’ai connu en Thaïlande. C’était un photographe de presse avec lequel j’étais lié d’amitié, une amitié antérieure à mon séjour, nous nous sommes retrouvés là. Beaucoup d’aspects, de récits, que j’ai inscrits dans la nouvelle proviennent de ce que me racontait ce jeune homme, puisqu’à l’époque c’était un jeune homme. Je m’en suis servi, comme je me suis servi du nom de Kyo qui vient de la Condition humaine, car je cherchais un nom qui se rattache à l’Asie sans être japonais ni chinois. »

« Je me suis fondé sur des faits réels. Tout ce que Kyo a connu a existé, non pas pour moi mais pour des personnes que je connais. Ce Kyo est non seulement un témoin, mais un photographe. Il a des preuves par les photos. Et tout cela ne mène à rien. Ce sont les témoins inutiles. Le fait d’être témoin ne vous exonère pas de ce dont vous avez été témoin et contre quoi vous ne vous êtes pas battu. Vous en portez, non pas la culpabilité, mais au moins le remords. »

Il pense que si la littérature a une responsabilité, c’est d’être un témoignage. Si l’on est témoin sans le proclamer, sans l'écrire et protester,  « on manque à une nécessité ». Pour lui, « l’humain est fait de cela ». Il s'en explique ainsi : « C’est difficile de parler de la justice, de la vérité, de la beauté, mais on sait de façon instinctive ce contre quoi on aurait pu protester par l’action qu’est l’écriture. » Il ne se place pas seulement sur le plan moral :« L’humain n’invente pas comme ça la justice, c’est parce que c’est en lui, ça fait partie de la nature humaine, au même titre que le rire, l’amour, l’amitié, ces sentiments que l’on manie tout le temps. »
Il prend comme exemple Cioran qui parle de « la couleur du remords ». Dans Tempête, ce pourrait être le gris, le gris dominant, la couleur du remords
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                                                                                                                  Avec Pierre Cardin en 2004

A propos de Tempête : interviews de Le Clézio

Interview : Les plongeuses du Japon
« Quand j’avais 7 ou 8 ans, mon père, qui était abonné au Geographical Magazine, avait reçu un numéro qui parlait de ces femmes de la mer. Elles vivaient au Japon, elles plongeaient là où les hommes n’osaient pas aller, pour recueillir des coquillages, parfois aussi des pieuvres, ou des étoiles de mer, des coraux. Je me souvenais de ce reportage. Quand je le lisais, enfant, il y avait comme un potentiel érotique chez ces femmes qui plongeaient, assez peu vêtues, sans aucun appareil, juste en apnée.

Il y a quelques années, je les ai vues. Non pas au Japon, mais dans une petite île au large de la Corée. J’habitais dans un endroit dont le propriétaire était marié à une de ces femmes. J’ai été étonné de voir qu’elles existaient. Je pensais que c’était un mode de vie disparu. J’ai découvert que non seulement elles n’avaient pas disparu mais que, malgré un âge avancé, elles plongeaient, elles menaient une vie héroïque. J’ai parlé - avec interprète, je ne parle pas assez bien coréen, surtout que la langue dans cette île n’est pas la même que dans la Corée continentale, c’est une sorte de mélange entre le coréen, le japonais, avec des mots qui viennent du mongol -, je leur ai parlé, elles m’ont raconté ce qu’elles voyaient.

Beaucoup de descriptions viennent de Jules Verne et d’autres lectures, mais beaucoup des éléments qui sont décrits, et les sensations, ce sont elles qui ont fait revivre ça, qui ont rattaché les lectures à la réalité. Elles, elles le vivent véritablement, et avec un certain enthousiasme, parce que l’élément n’est pas le même, la pesanteur n’existe plus, leurs malaises disparaissent. Ces instants de plongée qui sont dangereux, car c’est dur pour le cœur, sont des moments de bonheur très intenses. Peu de temps après, il y a eu un mouvement en Corée pour inscrire ce métier dans le patrimoine immatériel de l’humanité. Et j’ai appris que des jeunes femmes recommençaient cette tradition. Tout ça a fait que j’ai envie d’inscrire le conte de « Tempête » dans cette actualité. Mais le point de départ, dans mon esprit, est cet article du Geographical Magazine de 1948. »

            
Le Clézio par Cortanze                                           Le Clézio par Simone Domange 

Le viol dans Tempête
« Quand j’ai commencé la deuxième novella, je pensais à Etoile errante, à cette image qu’un de mes amis me donnait de la situation qui existe en Palestine entre la population juive et la population arabe. Il me disait : "c’est comme deux enfants dont l’un serait né d’un viol, l’un des enfants aurait tout, et l’autre rien." C’est le fil qui a couru dans cette histoire, la légitime et l’illégitime. Tout se tient. J’ai ce travers de quelques écrivains d’écrire sans cesse sur les mêmes sujets, ce sujet de la guerre au Proche-Orient revient, là aussi peut-être parce que j’avais 8 ans quand ça a commencé d’exister, et que je m’en souviens, je me souviens qu’on en parlait. De même que je me souviens de ce qu’on disait après la guerre, ces groupes extrêmes encore vivants après la guerre de 39-45, autour de ma famille, des gens que j’entendais enfant, j’ai encore leur voix dans l’oreille, je me souviens de ce qu’ils racontaient, je me souviens de leur violence, leur racisme, je ne peux pas m’empêcher d’en parler, même si ça n’est pas le sujet. »

                                              

Commentaires et critiques
« Le style de Le Clézio n'écrase pas, frôlant la surface des choses et faisant parler la langue à hauteur d'enfant. La densité n'est pas dans chaque phrase mais atteinte par la juxtaposition des phrases simples. »
Le Figaro Octobre 2014

Voir aussi
 * "Mydriase"
suivi de "Vers les icebergs", réédition en 2014 par Le Mercure de France, collection Bleue, deux courts textes qui relèvent, selon Le Clézio lui-même, de sa « période Michaux », 120 pages.
* La Catégorie Le Clézio sur mon site dédié aux prix Nobel de littérature --

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2 octobre 2017

JMG Le Clézio, La ronde et autres faits divers

JMG Le Clézio : un recueil de onze nouvelles
Référence : JMG Le Clézio, La ronde et autres faits divers, éditions Gallimard, 1982, Folio, 1990, 282 pages

Onze faits divers qui paraissent assez banals : des jeunes filles fugueuses, violée, accidentée, un enfant voleur, une femme seule et enceinte, des expatriés… derrière ces faits se profile la douleur, les souffrances humaines dominées par la solitude, la répression, l’injustice et adoucies par une grande humanité.

        

Ce sont des souvenirs qui surgissent du fond de l’enfance.
Il y a le destin, espèce d’inéluctable auxquels sont soumis ces êtres dominés par la vie, le visage ravagé de Christine après le viol, les motards anonymes aux casques redoutables, celui de Tayar échappé qui fuit les hommes jusque dans cette contrée aride et déserte où ils finissent pourtant par le rattraper, celui de Liana enfermée dans sa solitude qui accouche loin de tout, dans son mobile-home et réussira à rejoindre l’eau apaisante du fleuve, celui de Sarah ravagée par les bulldozers qui ravagent la nature et ses souvenirs, celui de David qui veut fuir son univers de misère et de béton.

Tayar dans son délire semble revoir, reconnaître dans cet enfant qu'il aperçoit, l'enfant qu'il fut lui-même : « Il le connaît bien, il le reconnaît. L’enfant lui ressemble, il est tout à fait comme un reflet de lui-même. Il porte les mêmes habits, la longue tunique de laine effilochée autour du cou, qui flotte sur son corps maigre et dessine la forme de ses jambes. Il est pieds nus sur les pierres aiguës, et ses cheveux bougent dans le vent, noirs et brillants comme l’herbe » (p.77)

Son héros dans la nouvelle Le jeu d'Anne, hanté par le souvenir d'Anne, est pris entre regrets et nostalgie : « C’est ici, pense-t-il, c’est ici, c’est ici… Ici quoi ? Il ne sait pas. L’enfance, l’adolescence peut-être, quand il réalise ce qu’il n’a pas osé faire, courir à travers les broussailles avec une fille, puis rouler tous deux sur la terre brûlée, odorante, parmi les arbustes qui déchirent les vêtements, qui font jaillir les perles de sang sur la peau » (p.143)

    

Il y a la ville, son béton, son asphalte, son entassement, tout ce qui ronge la vie, grignote la nature, détruit l’harmonie ancienne, condamne la villa Aurore, son parc et ses chats errants, entraîne Christine, Martine et d’autres dans une ronde létale, poussières de temps dans une terre qui tourne, qui ponctue sa ronde d’un rythme immuable et indifférent.

Il y a encore ce sentiment de solitude qui domine, celle des lieux désolés, Tayar mourant dans la montagne, celle du cœur quand les souvenirs affluent, un an après, et qu’il ne peut oublier sa chère Anne, celle de la ville anonyme où l’on meurt également seuls ; Marie Doucet dans sa villa, son domaine avalé peu à peu par la ville et la spéculation…
Cette villa Aurore n'a plus rien à voir avec ce que la narrateur a connu :
« elle n’avait plus sa couleur d’aurore. Maintenant, elle était d’un blanc-gris sinistre, couleur de maladie et de mort, couleur de bois de cave, et même la lueur douce du crépuscule ne parvenait pas à l’éclairer » (p.121)

  La ronde lue par Bernard Giraudeau

Les individus que dépeint Le Clézio dans cette chronique douce-amère, ne sont pas vraiment bien dans leur peau. Quelque chose de leurs sentiments, de leur jeunesse s’est délitée, cassée ; ils sont hantés par leur passé, par ce qui ne reviendra plus, sans perspectives d’avenir, sans espoir. Leur environnement est fait de béton, de travail sans intérêt, de contraintes, avec le système qui domine et les domine.

* Voir mes articles consacrés à JMG Le Clézio :
- Le Clézio prix Nobel 2008, avec présentation de Désert et de Ritournelle de la faim --
- L'homme et son œuvre avec présentation de ses oeuvres suivantes : Le procés-verbal, Révolutions, Onitsha, Ritournelle de la faim, le Mexique et Diego et Frida, la trilogie mauricienne.
- Le Clézio, passeur des arts et des cultures
par A.G. Leduc - Voyage à Rodrigues -
- Le Clézio et l'attentat de Nice
-- La ronde et autres faits divers --

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2 octobre 2017

Le Clézio et l'attentat de Nice

Le Clézio - "À Nice, avec douleur et colère"

Enfant de Nice, le Prix Nobel de littérature a rendu  hommage à sa ville au lendemain de l'attentat du 14 juillet.

      
JMG Le Clézio en 2007

Je suis né à Nice, j'y ai grandi. Il n'y a probablement aucun endroit au monde que je connaisse mieux. Chaque rue, chaque quartier de cette ville, chaque coin et recoin. Je sais où cela se trouve, j'y suis allé un jour ou l'autre, j'en connais le détail, le petit rien qui fait que c'est cela et rien d'autre. La promenade des Anglais, ça n'a pas été mon endroit préféré. Je ne suis pas de ce quartier, trop beau, trop luxueux à mon goût. Je suis du port. J'ai aimé les bateaux - dans mon enfance, les pointus des pêcheurs, les vieux cargos rouillés qui trafiquaient le vin rouge et le liège sanglant venu de l'autre côté de la Méditerranée, et bien sûr les ferrys de la Corse qui, outre les touristes et leurs autos, transportaient des vaches et des chevaux. La Prom' - comme on l'appelle à Nice avec affectation et affection -, c'est plutôt la plage, les filles qui déambulent deux par deux en minishort, les garçons en espadrilles, les pédalos, les buvettes avec leurs tables de ping-pong en sous-sol. Quand j'avais 17 ans, on y allait, mais comme ça, sans plus, sans y croire vraiment, pour jouer au touriste.

La Prom' avait une histoire, pourtant. Celle de ces fameux Anglais qui, au milieu du XIXe siècle, avaient été émus par la misère des Niçois - au temps du duché de Savoie - et avaient voulu leur venir en aide en échangeant chaque jour un panier de pain contre un panier de cailloux. Un miracle à l'anglaise, afin de ne pas ajouter à la charité l'humiliation. Les cailloux, ils avaient servi à la construction d'un chemin le long de la mer, la Promenade des Anglais.


Nice : Hommage aux victimes

L'identité de la Prom'

À Nice, après cela, devant la mer, il s'est passé des choses cruelles. Avant la Première Guerre mondiale, une jeune fille émigrée de Russie a vécu là ses premières émotions de la vie adulte, elle a rêvé de devenir peintre et écrivain, de vivre une vie exaltée, libre et lumineuse, et c'est là qu'elle est morte de la tuberculose à 23 ans. Elle s'appelait Marie Bashkirtseff. Sur la promenade, il y a toujours une stèle à l'ombre d'un pin, pour rappeler qu'elle venait y lire ou rêver devant la mer. À peu près à la même époque, Paul Valéry est venu habiter Nice, et Modigliani s'est promené sur la belle avenue libre de voitures - mais ils n'ont pas vu la petite Marie. Un peu plus loin, en allant vers l'est, une amie de ma grand-mère, ouvrière monteuse chez Charles Pathé, a habité dans une de ces petites maisons construites dans le rempart, que le producteur avait louées pour son équipe à l'époque où il pensait faire de cet endroit la nouvelle Santa Monica de Californie. L'amie de ma grand-mère se prénommait Gabrielle, chaque matin elle sortait de sa petite chambre pour aller piquer une tête dans la mer froide, sous le regard des mouettes. C'était l'époque où les grands acteurs américains venaient à Nice, l'époque de Rudolph Valentino et d’Isadora Duncan.

La Prom', quand j'ai commencé à y aller, n'était plus fréquentée par ces remarquables excentriques, et par beaucoup moins de millionnaires. Elle était plutôt le rendez-vous des retraites confortables qui se chauffaient aux reflets du soleil sur les balcons des immeubles modernes, en attendant la bataille de fleurs ou le défilé du carnaval. Certains jours, c'était la promenade des tempêtes, la mer démontée jetait des pierres sur les vitrines des cafés et sur la façade du Palais de la Méditerranée. Certains soirs d'été, un dissident nommé Fontan dissertait sur les nouvelles limites du monde selon les langues, et dessinait sur une carte du monde. Quand il devenait gênant, la police l'expulsait de l'autre côté de la frontière, mais il revenait toujours. Tout cela est ancien, mais c'est resté pour moi l'identité de cette partie de la ville, entre exotisme et naïveté, adolescence insolente et maturité résignée.

En tuant ces innocents l'assassin a détruit, a sabré et meurtri ce qui nous attache : la vie ordinaire avec ses menus plaisirs.

Ce qui arrive à Nice, ce crime monstrueux, indescriptible, qui a frappé ce lieu et qui a tué tant de promeneurs innocents, de familles avec leurs enfants, un jour de fête, me touche doublement, parce que j'y suis allé souvent, autrefois, portant mes filles sur mes épaules pour qu'elles puissent voir le feu d'artifice sans être bousculées par la foule - et aussi, et surtout, parce qu'en tuant ces innocents l'assassin a détruit, a sabré et meurtri ce qui nous attache : la vie, non pas la pavane de luxe et de vanité telle qu'un esprit confus peut l'imaginer, mais la vie ordinaire, avec ses menus plaisirs, ses fêtes patronales, ses historiettes amoureuses sur la plage de galets, ses jeux d'enfants aux cris stridents, ses baladeurs à rollers ou ses petits vieux somnolant sur leurs chaises longues, ses autostoppeuses ébouriffées ou ses photographes de couchers de soleil. La tragédie entre ici, aveuglément, elle broie les corps et les rêves, elle tue les enfants qui ont encore dans les yeux les gerbes d'étincelles du bouquet final dans les nuages roses.

Que soit maudit l'assassin qui a ouvert cette blessure dans cette ville. Qu'a-t-il pensé, qu'a-t-il voulu au moment où son camion s'est lancé dans la foule, a broyé le corps des enfants dans les bras de leurs parents, qu'a-t-il entendu dans leurs cris avant le silence de la fin ? Que périsse le monde puisqu'il ne voulait plus y vivre, c'est ce qu'il a voulu. C'est ce que nous devons refuser. Cela sera difficile, peut-être impossible. Comment pouvons-nous écarter le voile du néant pour tenter de retrouver la vie ? Comment pourrai-je revoir le pin de Marie, le petit matin bleu de Gabrielle, comment refermer les bords de cette plaie ? La mémoire des innocents fauchés sur la Prom' ce soir du 14 juillet 2016 nous aidera peut-être, alors pour y croire nous devrons imaginer, comme les Japonais, leurs âmes flottant pour toujours dans le ciel au-dessus de la mer comme un vol de merveilleux papillons.

                

En complément : « Lettre à ma fille, au lendemain du 11 janvier 2015 », par JMG Le Clézio (extrait)

Tu as choisi de participer à la grande manifestation contre les attentats terroristes. Je suis heureux pour toi que tu aies pu être présente dans les rangs de tous ceux qui marchaient contre le crime et contre la violence aveugle des fanatiques. J’aurais aimé être avec toi, mais j’étais loin, et pour tout dire je me sens un peu vieux pour participer à un mouvement où il y a tant de monde. Tu es revenue enthousiasmée par la sincérité et la détermination des manifestants, beaucoup de jeunes et des moins ­jeunes, certains familiers de Charlie Hebdo, d’autres qui ne le connaissaient que par ouï-dire, tous indignés par la lâcheté des attentats. Tu as été touchée par la présence très digne, en tête de cortège, des familles des victimes.

Émue d’apercevoir en passant un petit enfant d’origine africaine qui regardait du haut d’un balcon dont la rambarde était plus haute que lui. Je crois en effet que cela a été un moment fort dans l’histoire du peuple français tout entier, que certains ­intellectuels désabusés voudraient croire frileux et pessimiste, condamné à la soumission et à l’apathie. Je pense que cette journée aura fait reculer le spectre de la discorde qui menace notre société plurielle.

Il ­fallait du courage pour marcher désarmés dans les rues de Paris et d’ailleurs, car si parfaite soit l’organisation des forces de police, le risque d’un attentat était bien réel. Tes parents ont tremblé pour toi, mais c’est toi qui avais raison de braver le danger. Et puis il y a toujours quelque chose de miraculeux dans un tel moment, qui réunit tant de gens divers, venus de tous les coins du monde, peut-être justement dans le regard de cet enfant que tu as vu à son balcon, pas plus haut que la rambarde, et qui s’en souviendra toute sa vie.
Cela s’est passé, tu en as été témoin.

           

* Voir aussi mon article Hemingway, Paris est une fête --

* Mes articles consacrés à JMG Le Clézio :
- L'homme et son œuvre avec présentation de ses œuvres suivantes : Le procès-verbal, Révolutions, Onitsha, Ritournelle de la faim, le Mexique : Diego et Frida, la trilogie mauricienne.
- JMG le Clezio Voyageur et citoyen du monde --
- Le Clézio, passeur des arts et des cultures
par A.G. Leduc --
Voyage à Rodrigues -- La ronde et autres faits divers --

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31 mai 2017

JMG Le Clézio , L'homme et son œuvre

     JMG Le Clézio en 1991 à Cannes 

Jean-Marie Gustave Le Clézio, né en avril 1940 à Nice, est un écrivain de langue française qui a la double nationalité franco-mauricienne.
 
En 1963, il connaît le succès dès son premier roman "Le Procès-verbal". Il s'oriente ensuite vers une recherche plus formelle proche du Nouveau Roman. C'est un grand voyageur, certainement influencé par ses racines mauriciennes, son goût pour les cultures amérindiennes, les romans de cette période le sont aussi à travers le recours à une atmosphère onirique et au mythe comme "Désert" et "Le Chercheur d’or", intégrant aussi une dimension biographique comme "L’Africain". Titulaire de plusieurs prix littéraire, son œuvre est couronnée en 2008 par le Prix Nobel de littérature. Il a écrit une quarantaine d’ouvrages de fiction (romans, contes, nouvelles) ainsi que des essais.

1- Les Principaux thèmes de son œuvre

Il a d'abord été très influencé par le "Nouveau Roman" dans les années soixante, surtout Georges Perec et Michel Butor, avec ses premiers romans (Le Procès-verbal, La Fièvre et Le Déluge). Il y développe son angoisse existentielle et sa phobie de la grande ville et son premier succès littéraire a des accents camusiens, rappelle par certains côté L'étranger. Peu à peu, il trouve son style dans des livres comme Terra Amata, Le Livre des fuites et La Guerre, plus marqués par des préoccupations écologiques et par ses voyages, avec Les Géants né de son séjour chez les indiens du Mexique.
 
Il subit l'influence des auteurs américains, en particulier J. D. Salinger, William Faulkner et d'Ernest Hemingway qui le conduisent à un style plus lyrique, le recours au monologue intérieur, mais aussi d'hommes qui ont plus un parcours spirituel comme Henri Michaux et sa méfiance envers la société ou l'usage de drogues comme expansion de la conscience), à qui il consacre d'ailleurs un mémoire d'études et comme Antonin Artaud et ses rêves optimistes. L'incorrigible voyageur, le rêveur méditatif donne alors des œuvres comme Mondo et autres histoires en 1978, Désert deux ans plus tard, puis Le Chercheur d'or, Onitsha ou Poisson d'or.
 
Dès les années 1980, Le Clézio intègre à son œuvre une dimension biographique, sa double culture française et mauricienne qu'il évoque dans des personnages tels qu'Alexis, le narrateur de son roman Le Chercheur d’or en 1985, à la recherche de son grand-père Léon, sa suite Voyage à Rodrigue (voir l'article ci-dessous) ainsi que La Quarantaine en 1995 où l'on retrouve son grand-père. Dans des ouvrages plus récents, il va s'inspirer de ses proches, dans Révolutions, son père dans L'Africain en 2004 ou sa mère pour le personnage d'Ethel Brun, dans Ritournelle de la faim en 2008.
 
La révolte est un thème dominant de son œuvre. Il n'aime guère l'ambiance de la vie urbaine et la mentalité de l'Occident avec la prééminence de l'économie et son approche mercantile. Il va alors s'engager dans la lutte pour ses idées, soutenir les cultures minoritaires l’ONG Survival International, ceux qui se préoccupent d'environnement, de lutte contre la pollution, et défendre ses positions dans des ouvrages comme Terra Amata, Le Livre des fuites, La Guerre ou Les Géants. ses convictions le portent aussi à dénoncer toute forme d'impérialisme, qu'il soit colonial [1] ou purement guerrier. [2] A partir des années 2000, il est de plus en plus critique vis-à-vis des sociétés occidentales comme Ourania en 2005, critique du monde moderne impliquant l'oubli des traditions et du passé ou son essai paru en 2006 intitulé Raga, Approche du continent invisible, défense des peuples océaniens.

      

2- Le Procès-verbal, Révolutions, Onitsha

Le Procès-verbal - JMG Le Clézio, éditions Gallimard, 2003, isbn 2070238210
 
C'est l'histoire d'un jeune homme Adam Pollo, marginal vivant seul. Adam Pollo vit dans une maison abandonnée sur une colline, près d'une ville, quelque part au Sud de la France. L'été est chaud, il s'attarde à contempler le paysage qui l'entoure. Puis il décide d'aller en ville, se promène dans les rues, sur les plages et fait la connaissance de Michèle, une jeune femme. Nous suivons en détail les faits et geste d'Adam : rien que de très commun, toujours les mêmes ballades sur les plages et par les rues de la ville.
 
Parfois, il s'arrête, fait une halte, joue au billard ou commande une bière dans un bistrot. Cependant, son comportement commence à devenir bizarre, une espèce de dédoublement le saisit, sans doute une conséquence des méfaits de la ville. Il se retrouve ainsi dans un asile d'aliénés où il engage de longues discussions avec d'autres pensionnaires dans la grande salle de l'institution mais au fond de lui, il se sent désespéré et rejeté par la société.


Révolutions - JMG Le Clézio, éditions Gallimard, 247 pages, 1963
 
Une farce rêvée, titre du premier chapitre, ramène Le Clézio à son enfance, " l'exil, la recherche d'une terre font partie de ce qui m'a été donné premièrement " écrit-il. Et il cite Flannery O'Connor, " un romancier doit être porté à écrire sur les premières années de sa vie, où le principal lui a été donné". Ces 'Révolutions' dont il est question dans le titre sont celles du temps, c'est " le temps avec ses révolutions " qui est perdu.
 
Nous retrouvons dans ce roman l'une des obsessions de Le Clézio, sa double culture franco-mauricienne, le Nice des années 1950-60 et l'île Maurice de ses ancêtres. Ce qui est fascinant à Nice, c'est la faculté de la ville à assimiler des populations très diverses, venues de tous les continents, une des rares cités comme Alger ou Beyrouth à avoir réussi cette sublime alchimie.


Onitsha

  • Référence : Onitsha, roman, Gallimard, Paris, 1991, 250 pages, ISBN 2-07-072230-9

Ce 14 mars 1948, Maria-Luisa Allen dite Maou, accompagnée de son fils Fintan partent rejoindre en Afrique son mari Géoffroy parti travailler dans le petit port d'Onitsha au Nigéria. Pour Maou, c'est une nouvelle vie qui s'offre à elle, une vie qu'elle imagine si facile où elle va enfin retrouver son mari après une longue séparation. Là-bas, ils seront vraiment quelqu'un, sans préjugés contre Géoffroy.
 
Mais la réalité est fort différente. L'Afrique est un autre monde, étrange, dérangeant, mystérieux et inconnu, si loin des habitudes et des mentalités européennes, d'autant plus qu'ils vivent en vase clos dans le champ restreint des membres de la colonie, de leurs relations oscillant entre rivalités et mesquineries dérisoires. Mais l'Afrique exerce sur eux une telle fascination qu'ils sont pris à leur propre piège, prisonniers de leurs espoirs, cuits et recuits dans la torpeur d'une chaleur émolliente.

  

3- Ritournelle de la faim

Ritournelle de la faim - JMG Le Clézio, éditions Gallimard, collection Blanche, 206 pages, 2008, ISBN 2070122832
 
A la fin de son roman, JMG Le Clézio fait cet aveu : « J'ai écrit cette histoire en mémoire d'une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans ». Ainsi se fait le pont entre sa jeune héroïne Ethel et la mère de l'écrivain qui l'a largement inspirée. Nous sommes à Paris au début des années 1930 et c'est l'exposition coloniale. Ethel toute jeune alors -elle a dix ans- vit à Montparnasse avec ses parents d'origine mauricienne, elle se promène dans l'exposition avec son grand-oncle, Samuel Soliman, lui aussi mauricien qui porte sur cet événement un regard particulièrement ironique. En visitant le pavillon de l'Inde, il décide de l'acheter et de le faire rebâtir sur un terrain qu'il possède à Paris; il l'appellera la Maison mauve. Curieuse idée en apparence, idée fixe d'un homme vieillissant. Très impressionnée par ce projet, Ethel promet à son grand-oncle de s'en occuper après sa mort, car Samuel Soliman est un homme âgé et riche, qui veut faire de la jeune fille, son héritière.
 
Le couple de ses parents bat de l'aile, un peu comme ce monde bourgeois dont il est issu, médiocre et médisant, pestant contre tout ce qui n'est pas 'lui', les Juifs, les étrangers, les 'métèques'... Adolescente, Ethel va découvrir qu'elle a été spoliée, ruinée, moralement atteinte, et elle leur en veut à eux « qui avaient gobé tous les mensonges de l'époque. » Heureusement, il y a son amie Xenia, une jeune Russe blanche ruinée par la Révolution, qui veut absolument rattraper par un beau mariage ses revers de fortune. Belle et un brin moqueuse, Xenia devient assez cynique, ce qui va bientôt la séparer d'Ethel. Mais la guerre arrive et, exilée à Nice, il faut qu'elle s'occupe de ses parents démunis, sa rancœur retombe et même dans sa situation, elle préfère penser à son avenir.
 
Cette ritournelle de la faim, bercée par le"'boléro" de Ravel, est autant ressentie physiquement à travers les privations que dans les sentiments, dans la volonté d'Ethel de se surpasser, la faim pour une jeunesse sacrifiée, aux illusions sacrifiées, dont elle doit assumer les conséquences. " Le Boléro, écrit-il, n'est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l'histoire d'une colère, d'une faim. Quand il s'achève dans la violence, le silence qui s'ensuit est terrible pour les survivants étourdis. " En épigraphe du livre, Jean-Marie Gustave Le Clézio cite le poème d'Arthur Rimbaud, « Fêtes de la faim », avec sa terrible ritournelle : « Si j'ai du goût, ce n'est 'guères' / Que pour la terre et les pierres (...) Mes faims, tournez. »

   

4- Le Mexique, Diego et Frida

Diego et Frida - JMG Le Clézio, éditions Stock, collection Échanges, 237 pages, 1993, ISBN 2-234-02617-2
 
JMG Le Clézio connaît fort bien le Mexique. En 1967, il est envoyé au Mexique au titre de son service militaire et participe à la réalisation de la bibliothèque de l'Institut français d’Amérique latine (IFAL) puis entreprend d'étudier le maya à l’université de Mexico ainsi qu'au Yucatán. En 1977, il reprend ses travaux effectués au Yucatan, publiant une traduction des Prophéties du Chilam Balam, sur la mythologie maya. Ce sera ensuite en 1983 sa thèse d’histoire sur le Michoacán, situé au centre du Mexique, à l’Institut d'études mexicaines de Perpignan. Il enseignera aussi à l'université de Mexico.
 
Il a également écrit un essai sur le Mexique intitulé Le Rêve mexicain ou la pensée interrompue [3] dans lequel il s'interroge sur les raisons de la disparition des cultures et des civilisations indiennes de Méso amérique au XVIe siècle et sur le rôle des conquistadors dans celle de la civilisation mexica. Il s'attache aux personnalités en présence telles que Cortés, la Malinche, Motecuzoma II, Cuauhtémoc et tente une analyse détaillée des événements à la lumière de l'ouvrage de Bernal Diaz del Castillo dans son Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne. Il fat aussi de la politique fiction en essayant d'imaginer l'avenir sans l'intervention colonialiste espagnole. C'est l'une de ses obsessions de rêver à une évolution qui aurait suivi "le cours normal de l'histoire", sans la conquête et ses terribles conséquences (guerre, maladie, esclavage) sur le devenir de ce pays et de ses habitants autochtones, en particulier les Aztèques.
 
Diego et Frida c'est une page importante de l'histoire culturelle contemporaine du Mexique, c'est aborder, à travers les amours tumultueuses des peintres Diego Rivera (1886-1957) et Frida Kahlo (1907-1954), l'épopée de la révolution mexicaine. Frida est turbulente mais de santé fragile et Diego a une réputation sulfureuse, grand séducteur et communiste, athée, peintre révolutionnaire qui représente les ouvriers, les incite à la révolution et peint des fresques à la gloire des indiens. Iconoclaste. Quand ils annoncent leur mariage, c'est la stupeur, en quelque sorte la mariage de la carpe et du lapin.
 
Scepticisme sur la réalité de ce mariage, lui qui a le double de son âge à elle et fait trois fois son poids, une vie déjà derrière lui, constellée de scandales. Le père de Frida, quand il apprendra cette annonce déconcertante, s'écrira : " Ce seront les noces d'un éléphant et d'un colombe. "
 
Leur vie est à leur image, sans concessions, faite de douleur et de solitude pour Frida, une vie foisonnante faite de rencontres avec Trotsky et Breton, de renouvellement des formes d'art pictural. Ils sont dans la parfaite ligne d'une certaine déraison mexicaine, un couple mythique et contradictoire représenté par les figures tutélaires de Ometecuhtli et Omecihuatl.

         

5- Les romans 'mauriciens'

Le Chercheur d'or, JMG Le Clézio, éditions Gallimard, 1985
 
L'enfoncement du Boucan dans l'île Maurice en 1892. Alexis, le héros de cette histoire a huit ans et joue avec Laure sa sœur ainée dans la forêt, se ballade en compagnie de son ami , un jeune noir descendant d'esclaves de l'île qui lui explique la nature et lui fait connaître la mer. Mais un terrible cyclone va anéantir cette belle harmonie, détruire la maison familiale et ruiner les espoirs du père qui emmène sa famille à Forest Side. Dans sa nouvelle vie, Alexis rêve à des histoires de pirates et, à la mort de son père, découvre de mystérieux documents sur l'existence du trésor du Corsaire, caché quelque part dans l'anse aux Anglais sur l'île Rodrigues.
 
Mais Alexis doit d'abord faire face à la réalité et travailler comme comptable dans la société que gère son oncle. Ce n'est qu'en 1910 qu'il pourra enfin s'embarquer sur le Zéta, un schooner trois-mâts commandé par le capitaine Bradmer. C'est ce qu'il espérait, l'appel du large qui le mène à l'île aux rats, l'île Frégate et le petit paradis de Saint-Brandon, puis sur l'île Rodrigues. La chasse au trésor commence. Il travaille dur pendant quatre longues années avec l'aide de deux autochtones mais les cachettes qu'il découvre sont vides. Terrible déception atténuée par la rencontre avec Ouma, une jeune 'Mataf' élevée à Paris.
 
On est en 1914 et Alexis s'engage alors dans l'armée britannique, rejoint l'Europe, se conduit en héros à la bataille d'Ypres, durant l'hiver 1915 et la bataille de la Somme à l'automne 1916. De retour à Forest Side où on le considère comme un héros, il retrouve sa sœur Laure et sa mère devenue presque aveugle. Après quelque temps d'une vie nostalgique, il repart en 1919 pour Rodrigues poursuivre sa quête du trésor. Mais les résultats ne sont pas à la hauteur de ses espérances, Ouma est partie et quelque trois ans plus tard un terrible ouragan ravage l'île et son campement de l'Anse des Anglais puis précipite le Zéta sur le récif. Désespéré, il doit repartir pour l'île Maurice pour assister sa mère dans ses derniers instants. Il a quand même la joie de revoir Ouma qui travaille dans une plantation de cannes à sucre.
 
Sa sœur Laure entre alors dans les ordres et Alexis va vivre quelques mois de bonheur avec Ouma à Mananava, tout près du renfoncement Boucan de son enfance, mais Ouma décide d'aller rejoindre son frère;ils sont finalement déportés vers Rodrigues, leur île natale. Alexis décide alors de brûler les papiers du trésor pour s'en libérer définitivement et rêve de retrouver Ouma sur son navire l'Argo.


Voyage à Rodrigues - JMG Le Clézio, éditions Gallimard, 1986  

L'île Rodrigues, dans l'archipel des Mascareignes à proximité de La Réunion et de l'île Maurice dont elle dépend, Le Clézio la décrit comme « issue de la mer, portant sur elle l'histoire des premières ères : blocs de lave jetés, cassés, coulées de sable noir, poudre où s'accrochent les racines de vacoas comme des tentacules. » Elle signifie pour lui le bout du voyage. Pourquoi ce voyage à Rodrigues ? s'interroge-t-il. « N'est-ce pas comme pour le personnage de Wells, pour chercher à remonter le temps ? » Il se demande aussi comment un homme, ce grand-père objet de sa quête et de ce voyage, a pu endurer pareilles conditions de vie, pareille solitude, comment définir cette obsession, cerner avec des mots 'cette fièvre du chercheur d'or', [4] « le langage est un secret, un mystère », remarque-t-il en connaisseur, mais celui de son grand-père est particulier, avec « la géométrie comme premier langage », fait de bribes, constitué au fur et à mesure de ses recherches.
 
Cette approche dévoile un homme où « il n'y a pas d'architecture sans écriture ». Cette obsession, cette recherche harassante d'un trésor hypothétique, c'est avant tout la quête d'un bonheur perdu après la vente de son domaine Euréka à l'île Maurice et l'errance de sa famille. Sa quête sonne comme une revanche, s'inscrit dans le destin de cette famille car « s'il n'y avait eu Euréka, si mon grand-père n'en avait été chassé avec toute sa famille, sa quête de l'or du Corsaire n'aurait pas eu de sens. Cela n'aurait pas été une aventure aussi inquiétante, totale ». Le Clézio est frappé par ce contraste entre l'obsession solitaire de son grand-père et la guerre qui fait rage en Europe et dans le monde, c'est le rêve irréalisable comme le monde qui s'enfonce dans la guerre, qui impose sa présence inquiétante. « Comment oublier le monde, écrit-il, peut-on chercher le bonheur quand tout parle de destruction ? » C'est ainsi : « Le monde est jaloux... il vient vous retrouver là où vous êtes, au fond d'un ravin, il fait entendre sa rumeur de peur et de haine... »
 
Lui aussi, l'auteur, le petit-fils, se sent floué par ce voyage : « Maintenant je le sais bien. On ne partage pas les rêves ».


La quarantaine - JMG Le Clézio, éditions Gallimard, 540 pages, 1995 ISBN 2-07-040210-X
 
Ce récit qui s'inscrit dans les romans de sa biographie 'mauricienne', lui a été inspiré par un épisode de la vie de son grand-père maternel Alexis, de la quarantaine qu'il subit sur un îlot au large de l'île Maurice, suite à une épidémie de variole. Il conte l'histoire de deux frères, Léon et Jacques, de retour sur leur terre natale l'île Maurice en 1891 à bord du navire l'Ava. A cause d'une escale inopinée, deux des passagers du navire sont atteints de variole et l'Ava est alors obligé de débarquer ses passagers sur l'île Plate où ils passent plusieurs mois isolés du monde.
 
Ce roman comporte un part biographique importante comme l'Africain, qui met en scène son père, médecin en Guyane britannique puis en Afrique. S'il a préféré le recours au roman plutôt qu'au mémoire, disait-il, c'est qu'il estimait la première formule plus intime et émotionnellement plus intense. IL revient une nouvelle fois sur ses racines mauriciennes, surtout à travers le personnage de Jacques, mêlant roman et récit de voyage et faisant de l'île Maurice le but du voyage. On y retrouve aussi son goût pour la nature et sa défense, la flore locale et la botanique, avec le personnage de Suryavati, une jeune indienne d'origine britanniques qui explique à Léon l'importance de ses traditions.

       
Le Clézio en 1963...            et en 2008     

   
6- Notes et références

  1. ↑ Par exemple, dans Onitsha ou dans Désert où il dénonce les nouvelles formes d'exploitation
  2. ↑ La Première Guerre mondiale dans Le Chercheur d’or ou la guerre du Biafra dans Onitsha
  3. ↑ Le Rêve mexicain ou la pensée interrompue, éditions Gallimard, collection NRF Essais , Paris, 1988, 248 pages ISBN 2-07-071389-X
  4. ↑ Ce roman fait suite à un autre roman paru l'année précédente et qui s'intitule justement Le Chercheur d'or, éditions Gallimard, Paris, 1985, 332 pages, ISBN 2-07-070247-2

7- Voir aussi

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31 mai 2017

JMG Le Clézio Voyage à Rodrigues

Référence : Jean-Marie Gustave Le Clézio, Voyage à Rodrigues, éditions Gallimard, collection blanche,

Voyage à Rodrigues est un roman de Jean-Marie Gustave Le Clézio. Il fait suite à un autre roman, Le Chercheur d'or. C'est un voyage sur les traces du grand-père de l'auteur.

À la charnière des pages 44 et 45, une phrase englobe des idées et une formulation emblématique de la pensée de JMG Le Clézio. Un parallèle intéressant est fait entre d'une part les ancêtres libres qui voyageaient dans un monde exempt de frontières et d'autre part le peuple des oiseaux de mer.

« Le chercheur de chimères laisse son ombre après lui. » C'est ainsi que JMG Le Clézio qualifie ce grand-père qui l'intrigue tant, qu'il traque sur ce caillou de l'océan indien qu'est l'île Rodrigues. Voyage initiatique s'il en est, à la rencontre de ses racines, sur les traces de ce grand-père qui croyait tant à la chimère, à 'l'île au trésor' qu'il y a consacré toute une partie de sa vie.

     Carte de Rodrigues

L'île Rodriges, à proximité de La Réunion et de l'île Maurice dont elle dépend, il la décrit comme « issue de la mer, portant sur elle l'histoire des premières ères : blocs de lave jetés, cassés, coulées de sable noir, poudre où s'accrochent les racines de vacoas comme des tentacules. » Pour lui, c'est le bout du voyage. Pourquoi ce voyage à Rodrigues ? s'interroge-t-il. « N'est-ce pas comme pour le personnage de Wells, pour chercher à remonter le temps ? »

Il se demande aussi comment un homme, son grand-père, a pu endurer pareilles conditions de vie, pareille solitude, comment définir cette obsession, cerner avec des mots "cette fièvre du chercheur d'or", « le langage est un secret, un mystère », remarque-t-il en écrivain qui y a lui-même été confronté, mais celui de son grand-père est particulier, avec « la géométrie comme premier langage », fait de bribes, constitué au fur et à mesure de se recherches.

       

Ceci en dit long sur l'homme car « il n'y a pas d'architecture sans écriture ». Cette obsession, cette recherche harassante d'un trésor hypothétique, c'est avant tout la quête d'un bonheur perdu après la vente de son domaine Euréka à Maurice et l'errance de la famille. Cette quête sonne comme une revanche, s'inscrit dans le destin de cette famille car « s'il n'y avait eu Euréka, si mon grand-père n'en avait été chassé avec toute sa famille, sa quête de l'or du Corsaire n'aurait pas eu de sens. Cela n'aurait pas été une aventure aussi inquiétante, totale ».

           

Le Clézio est frappé par ce contraste entre l'obsession solitaire de son grand-père et la guerre qui fait rage en Europe et dans le monde, c'est le rêve irréalisable comme le monde qui s'enfonce dans la guerre, qui impose sa présence inquiétante. « Comment oublier le monde, écrit-il, peut-on chercher le bonheur quand tout parle de destruction ? » C'est ainsi : « Le monde est jaloux... il vient vous retrouver là où vous êtes, au fond d'un ravin, il fait entendre sa rumeur de peur et de haine... »

Lui aussi, l'auteur, le petit-fils, se sent floué par ce voyage : « Maintenant je le sais bien. On ne partage pas les rêves ».

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